jeudi 1 février 2018

Prendre le train


Je n’avais jamais pris le train avant de quitter ma ville (de province Jiangxi) pour l'université (à Wuhan, de province Hubei) à 17 ans.

Quand j’étais toute petite, la nuit, j’entendais toujours les coups de sirène des trains qui étaient les seuls bruits à l'époque. Pendant la journée, puisqu'il y avait beaucoup moins de bâtiments, sur le seuil de la maison, on pouvait voir loin, jusqu’à la fumée des trains bien plus épaisse que maintenant. Le train était alors un objet abstrait et curieux pour moi, composé par le bruit nocturne et la fumée diurne.

La première fois que je voyais le train, c’était pour accompagner un oncle qui habitait à Guangzhou – le seul membre de la famille qui habitait une grande ville. Il était quelqu’un d’important pour la famille, respecté par tous les membres, y compris ma grand-mère, parce qu’il était le frère aîné et peut-être aussi qu’il était d'une grande ville. Je me rappelle que ce jour-là, la famille – ça veut dire la nôtre, celles de mon autre oncle et de mes tantes – sans aucune exception, l’a accompagné à la gare. Il est monté dans le wagon et nous regardait par la fenêtre. Tout d’un coup le train a poussé un coup de sirène strident, signifiant qu’il allait partir. Toute la famille lui faisait signe d’adieu sauf moi qui fixait mon oncle du regard, plongée dans une tristesse sans raison. Il m’a regardée et puis le train est parti.

Le train était toujours abstrait dans ma tête : gigantesque, lourd qui partait aux endroits inconnus et lointains, très lointains.

Enfin, j’ai eu l’occasion de prendre le train et donc de sortir de ma petite ville natale. A 17 ans, après le lycée, j’ai été recrutée par une université dans une autre province, à seize heures de train (maintenant neuf heures) de mon pays natal.

Le premier départ était plutôt tranquille. Avec mes deux gros bagages, je suivais une fille plus âgée que moi, qui paraissait avoir des expériences pour prendre le train. Toute ma famille, y compris les oncles et les tantes, m’ont accompagnée à la gare. Et puis, le train est parti.

On a pu, étonnamment, trouver chacune une place grâce à cette fille. Elle demandait aux passagers du wagon un par un pour savoir à quelle station ils descendraient, et puis nous attendions à côté de celui qui descendrait une ou deux heures plus tard. C’était un des premiers trains climatisés. Moi, une débutante, ne portais qu’un short et un tee-shirt et tremblais de froid.

Peu à peu, la nuit tombait. Je m’accoudais sur la tablette, regardant l’extérieur – un lac, des collines, des champs ... - sous la lumière crépusculaire. Je me suis rendu brusquement compte que j’étais en train de m’éloigner de la maison, des parents, des frères et sœurs, de ma petite ville natale. J’avais le cœur lourd et les yeux humides que j’ai essuyés discrètement. Je savais que désormais, je serais ailleurs, où je devrais me débrouiller seule pour tout ce qui m’arriverait.

Dès lors, je prenais le train régulièrement quatre fois par année, deux allers-retours entre l’université et la famille : l’un pour les vacances d’été, l’autre pour le Nouvel An. Au fur et à mesure des départs et des retours, j’ai appris à les accepter, puisque la vie est composée par la joie de retrouvailles et la tristesse de séparations qui se succèdent.

Avant le premier retour, j’étais tellement excitée que, à un mois du jour, j’ai commencé à marquer sur le mur le nombre de jours restant. La veille, j’ai passé une nuit blanche. Et hop ! J’étais enfin dans le train, avec un garçon de la même région.

Le train est devenu torturant car les étudiants de tout le pays partaient et retournaient en même temps. S’y ajoutaient, surtout pour le Nouvel An, nombre de paysans qui gagnaient leur vie en ville mais retournaient à la maison pour la fête. Les contrôleurs s’inquiétaient même qu’on abîme les fenêtres et les portières.

La montée dans le train était le moment le plus effrayant pendant mes quatre années universitaires. Une fois, à la fin des vacances d’hiver (les vacances du nouvel an chinois), c'était le moment de repartir. La famille avait eu des soucis pendant plusieurs jours, réfléchissant à sélectionner les bras forts pour s’assurer que je puisse monter dans le train. Enfin, on a décidé la liste de missionnaires : mon frère (le pauvre ! il s’en charge depuis l’entrée à l’université de ma soeur et de moi), le fiancé d’une cousine, un ou deux oncles, et mes parents qui m’aideraient à porter les bagages lourds à cause des nourritures de la région. Ainsi, malgré ma grande peur, nous sommes arrivés à la petite gare. Je partais avec une autre fille qui, ayant la famille à la campagne, était à la charge de mon escorte.

On attendait l’arrivée du train. Je faisais semblant d’être calme et essayais de bavarder avec les autres car, même si on pleurait ou hurlait, on devrait prendre le train.

Le train est réellement arrivé! La foule se bousculait vers les portes et aussi les fenêtres. Voyant trop de gens aux portières, nous décidions d’entrer par la fenêtre. Le fiancé de ma cousine qui était heureusement un garçon grand m’a soulevée afin que je puisse grimper. Quand j’ai saisi le bord de la fenêtre, il m’a lâchée, croyant la mission accomplie. Alors que je n’étais pas tellement sportive pour entrer par la fenêtre avec les jambes en l’air. J’ai crié au secours, le jeune homme m’a poussé d’un grand coup et j’ai pu entrer et atterrir à l’intérieur du train, entre les genoux des passagers assis sur les places précieuses.

Quant aux bagages, on me les a passés par la porte, sur les têtes furieuses. Je les ai tirés pour les récupérer. On a beaucoup apprécié mon habileté et ma force, tandis qu’on a mis plus de temps et d’énergie pour monter l’autre fille qui partait avec moi. Mon frère a dit qu’il était entièrement en sueur après avoir poussé cette fille-là qui était la plus maladroite qu’il avait connue.

Une autre fois, dans le train, je n’arrivais qu’à mettre un des pieds sur le sol. J’avais l’autre pied en l’air, restant oblique, jusqu’à ce que je m’installe un peu mieux. Il est embarrassant d’avouer que, j’ai pu améliorer ma situation parce que je me sentais tellement mal que j’ai vomi. Malgré la densité, les gens se sont écartés. Une femme ayant de la pitié m’a dit d’en profiter pour pénétrer dans le wagon (j’étais entre deux wagons au début), et j’ai pu, magiquement, avancer jusqu’à l’intérieur du wagon.

On était debout pendant tout le trajet. Mais puisque personne ne pouvait rester debout pendant des heures, chacun se débrouillait. On s’asseyait sur la valise, le sac, ou par terre si l’espace le permettait. On somnolait, bavardait de temps à autre, draguait, mangeait, s’ennuyait, souffrait, ... jusqu’à l’arrivée.

Ce qui était ennuyeux, c’est que j’arrivais et partais toujours la nuit à cause des horaires de mon train. Pour le départ, toute la famille se levait à 4 heures du matin. Ma mère me préparait des nouilles pour le petit-déjeuner. Et puis, mon père sortait appeler le tricycle qu’il avait prévenu la veille. En cas de retour, l’ambiance était plus paisible. Etant donné que tout le monde, faible ou fort, pouvait descendre du train sans trop de difficultés, on n’avait donc pas besoin de grande escorte. Néanmoins, mon frère – le seul candidat constant pour me chercher à la gare chaque fois - se plaignait parfois de ce diable d’horaire. Surtout en plein hiver, on peut imaginer l’ennui d’être obligé de sortir de la couette et de partir dans le noir glacé.

Lorsque j’arrivais à la maison, mes parents étaient toujours réveillés, en train de me préparer à manger. Ma mère m'apportait un thé bien chaud et observait ma mine et ma forme. J’avais hâte de me laver pour faire disparaître l’odeur particulière du train. Après la douche, le repas était prêt. Je me forçais à manger car le train me donnait toujours mal à l’estomac.

Et puis, j’étais au lit, écoutant le silence et arrivant rarement à m’endormir tout de suite. Le lendemain matin, ma nièce ne tardait pas à venir frapper à la porte en appelant « petite tante », doucement comme une petite souris. Je lui ouvrais, elle montait dans mon lit et on bavardait.


Depuis que j’ai commencé à travailler, le train m’horrifie moins, puisque je suis toujours en wagon-lit. Quelque fois, j’entends parler combien c’est blindé dans les wagons-assis, je me sens, égoïstement, heureuse de mon confort et de ma sécurité.

vendredi 6 novembre 2015

Cuisine et esprit

La cuisine chinoise, tout comme les mots chinois, est un jeu de puzzle, à composer donc, d'où vient la souplesse et la puissance de créativité (c'est pour ça qu'un restaurant - authentique, je veux dire - chinois propose facilement des dizaines et dizaines de plats différents et chaque restaurant a SES propres plats).

Pour préparer mon plat à midi, j'ai sorti les quelques choses qui traînaient au frigo, je les ai coupés - à chaque chose sa façon de couper - et je les ai mélangés pour faire mon plat. Pas de rigueur du tout? Si, quand même. Les fils de porc n'ont pas besoin d'être cuits pendant longtemps, pour qu'ils ne deviennent pas durs. Je les ai précuits en premier et les ai sortis du wok. Ensuite j'ai cuit le reste plus longtemps, pour que les tranches de tofu parfumé, les pleurotes et le piment vert fort aient le temps de se donner du goût et de prendre du goût. A la fin je mélange le tout.

Pour cette recherche de "souplesse", le terme "recette" est peu présent dans la cuisine quotidienne des Chinois. Les recettes rendent les choses figées et ça ne va pas très bien avec l'esprit de la cuisine chinoise -ou l'esprit chinois, tout court -. Tous ceux que je connais qui cuisinent très bien, mes parents, mes frères et soeurs, mes oncles et tantes, n'ont jamais de livres de recettes à la maison et n'en lisent pas. C'est selon l'inspiration, l'envie, et bien-sûr aussi l'expérience et la disposition.

Je pense que cette souplesse est omniprésente chez les Chinois, dans l'esprit, dans le savoir-être et le savoir-faire. ça peut donner un aspect "flou / chaotique" aux choses: elles ne sont pas faciles à définir; on nage dedans et on se débrouille pour bien voir. Quand on maîtrise, c'est pratique et efficace. Mais ne serait-ce aussi par "souplesse" qu'on contourne des règlements?

Je pense que chez les Japonais c'est le contraire: culte de définir clairement, d'emballer chaque chose dans une "discipline" ou "sous-discipline". Dans leur cérémonie du thé, chaque petit mouvement est inclut dans la "discipline". Et leurs arts martiaux aussi, ce qui facilite leur popularisation dans le monde.... Car quand c'est clairement défini et ça porte une étiquette, on voit plus vite ce que c'est.

Pas la même philosophie. Il faut aimer et chacun son goût wink emoticon


PS. Je ne suis pas chef-cuisinière mais je montre quand même mon plat pour accompagner le texte grin emoticon.

jeudi 4 juin 2015

Langue(s) chinoise(s): DIVERSITE


Le chinois, quel chinois? Ceux qui disent « le chinois » ne savent pas nécessairement que cette appellation n'est claire et précise que si nous en obtenons une bonne définition, en prenant conscience des éléments qui la rendent confuse.


La signification et l’historique de la « langue commune chinoise», dite le « mandarin »

Lorsque nous disons « le chinois », en général, nous faisons référence au chinois moderne et standard, excluant donc le chinois classique et les langues ethniques ou régionales. Ce chinois « moderne et standard » est dit « putonghua 普通话 » (mot-à-mot « ordinaire; populaire - circuler - parole ») en Chine continentale ; « guoyu 国语» (mot-à-mot « nation - langue ») à Taiwan ; « huayu 华语 » (mot-à-mot « Chine - langue ») à Singapour (ainsi qu'à Taiwan pour désigner le chinois comme langue étrangère).

Le terme en vigueur sur le territoire chinois est « putonghua » (langue commune), souvent appelé « mandarin » dans le monde occidental. Ce terme « mandarin » correspond à « guanhua 官话 » (le parler des mandarins) en chinois. Nous allons voir la définition de ces deux notions - putonghua (langue commune) et guanhua (le parler des mandarins) -, afin de connaître la différence et le rapport entre elles.

Quand, en 1956, le gouvernement de la République Populaire de Chine promulgua un document officiel visant à populariser le putonghua - « guanyu tuiguang putonghua de zhishi 关于推广普通话的指示 » (« Instructions sur la diffusion de putonghua ») -. Ce dernier était définit comme une langue avec la prononciation de Pékin comme standard phonétique, le parler du Nord comme base dialectale, et les oeuvres modèles en langue vernaculaire (xiandai baihua 现代白话) comme norme grammaticale.

Le putonghua, reposant sur la grammaire et la prononciation du chinois moderne du Nord, est la langue officielle, éducative et médiatique en Chine, et aussi la langue commune de communication des Chinois en Asie du Sud-est ainsi qu‟outre-mer. Il existe des nuances phonétiques (différences d‟accents) et lexicales entre le putonghua, le guoyu de Taiwan, et le huayu de Singapour, mais ils sont en accord au niveau de la norme grammaticale et syntaxique.

La langue commune est une boule dynamique qui évolue avec le temps, qui englobe des éléments venant de la littérature et des langues régionales, qui se renouvelle avec l'évolution sociale, accentué par le fait que la constitution lexicale du chinois facilite son renouvellement.

En ce qui concerne le guanhua (le parler des mandarins), appelé aussi le parler du Nord, étant donné que le centre politique de l'Empire du Milieu s'est installé dans le Nord depuis des siècles, c'est un des confluents de la langue chinoise. Le putonghua prend son origine dans le guanhua. Autrement dit, le chinois moderne et standard s'est construit sur la base de l‟accent du parler pékinois.

Pour résumer le rapport entre le putonghua et le guanhua, nous dirons que le putonghua prend sa source et trouve sa base dans le guanhua ; le putonghua est une version plus unifiée et moderne par rapport au guanhua. Celui-là a été mis en pratique et popularisé dans les années 50 au cours du 20e siècle par le gouvernement de la République Populaire de la Chine. Il s'agit donc d‟une langue officialisée, tandis que le guanhua était à l'origine une catégorie langagière non imposée incluant des parlers d'une partie du territoire de la Chine.

Quant au terme « mandarin », il provient du portugais "mandarim" (du malais mentari ou mantari, lui-même emprunté au sanskrit mantrin-, signifiant « ministre ») ; c'est la traduction du mot chinois "guanhua", qui signifie littéralement « langue des hauts fonctionnaires (magistrats de l'Empire) ».

« Le chinois », « le chinois moderne et standard », « la langue commune », « le mandarin », « zhongwen », « hanyu », « putonghua », « guanhua », « guoyu », voici les termes dans les deux langues - le français et le chinois - que nous utilisons pour désigner la langue chinoise que les enseignants de chinois transmettent.

Diversité des parlers locaux en Chine

Nous allons maintenant porter un regard sur l'ensemble des langues véhiculées sur le territoire chinois, dans l'objectif d'éclairer l'environnement langagier des Chinois, auquel les locuteurs étrangers doivent se confronter en Chine.

Nous distinguons sept catégories principales langagières au sein du « groupe sinitique » : le Beifang guanhua北方官话 (le « mandarin du nord »), le Wu 吴, le Yue 粤 (le cantonnais), le Min 闽 (en parlant du Taïwanais nous faisons référence au Min), le Gan 赣, le Xiang 湘, le Kejia 客家 (le hakka) [Voir l'explication ci-dessous]. Sous ces sept grandes familles, il existe des « parlers locaux », et à un niveau plus inférieur, des accents différents.

En s'engageant dans l'apprentissage du chinois, on envisage de connaître et de communiquer avec une population de plus de 1,4 milliards de personnes, porteurs de différentes catégories langagières qui font, toutes, partie du monde sinophone. D'ailleurs, cette diversité langagière cause inévitablement une diversité de prononciation et de vocabulaire lorsque les Chinois de différentes régions parlent « la langue commune ». Ils se contentent souvent d'une « intercompréhension », mais pas de parler exactement « la même langue », notamment pour ceux qui n'ont pas un niveau perfectionné de putonghua, ce qui est le cas d'une partie importante de la population.

L'objectif d'aborder la problématique de la diversité linguistique est de décrire la réalité de la situation langagière du pays-cible des sinisants francophones, afin qu'ils soient préparés pour leur atterrissage sur la terre chinoise et pour leur contact direct avec les natifs.



PS. L'accent standard du Beifang guanhua est le dialecte de Beijing 北京 ; celui du Wu (ou le Jiangzhehua 江浙话) est le dialecte de Suzhou 苏州 (province Jiangsu 江苏) ; celui du Yue (ou le Guangdonghua 广东话, en français “le cantonnais”) est le dialecte de Guangzhou 广州 (province Guangdong 广东) ; celui du Min (ou le Fujianhua 福建话) est le dialecte de Xiamen 厦门 (province Fujian 福建) ; celui du Gan (ou le Jiangxihua 江西话) est le dialecte de Nanchang 南昌(province Jiangxi 江西) ; celui du Xiang (ou le Hunanhua湖南话) est le dialecte de Changsha 长沙 (province Hunan 湖南) ; celui du Kejia est le dialecte de Meixian 梅县 (province Guangdong 广东). Parmi les sept principaux dialectes, le Beifang guanhua et le cantonnais ont plus d‟influence hors de la région concernée que d‟autres dialectes.


lundi 1 juin 2015

Poème "rivière sous la neige 江雪": solitude absolue, mais peut-être plaisante



江雪 jiāng xuě (rivière - neige)
柳宗元 (de: Liǔ Zōng-Yuán) 

千山鸟飞绝 qiān shān niǎo fēi jué
万径人踪灭 wàn jìng rén zōng miè
孤舟蓑笠翁 gū zhōu suō lì wēng
独钓寒江雪 dú diào hán jiāng xuě

mille - montagne - oiseau - vol - épuiser
dix mille - sentier - homme - trace - disparaître
seul - bateau - manteau de paille - chapeau de paille - vieil homme
seul - pêcher - froid - rivière - neige

Aux milles montagnes, pas un vol d'oiseau,
Aux dix milliers sentiers, pas une trace d'homme.
Sauf un vieil homme qui, sous l'imperméable de paille et le chapeau de bambou,
pêche à la rivière glacée,  sur la barque solitaire sous la neige

Avec toutes ces prépositions et ces précisions, ça devient lourd (quand toutes les règles de grammaire nous assujettissent).... alors que le poème est extrêmement concis. La concision / la simplicité est l'âme de la poésie classique chinoise. La poésie dans la peinture, la peinture dans la poésie, les deux dans l'esprit taoïste: la nature grande, simple, sublime; l'homme vit dedans comme un poisson dans l'eau, tout petit et tout heureux.

Voyons donc la traduction de François Cheng:

Etape 1: vers coupés

Mille montagnes / vol d'oiseau s'arrêter
Dix milles sentiers / traces d'homme s'effacer
Barque solitaire / manteau de paille vieillard
Seul pêcher / froid fleuve neige

Etape 2: vers continus, en grande simplicité

Sur mille montagnes, aucun vol d'oiseau
Sur dix mille sentiers, nulle trace d'homme
Barque solitaire: sous son manteau de paille
Un vieillard pêche, du fleuve figé, la neige


Pour moi, ce poème décrit une solitude absolue, impossible à échapper et à fuir: un vieillard tout seul, entouré de l'eau et des montagnes, englobé du froid et de la neige. Aucun bruit, aucune trace de vie. Où habite-t-il? Est-ce qu'il pêche vraiment? N'a-t-il pas trop froid? On s'en moque! Comme beaucoup de poèmes classiques, c'est une ambiance, un état d'esprit; on est dans la nature, on la savoure et on s'oublie.


A la fin, une petite analyse de mots. En lisant verticalement les deux premiers et les deux derniers vers, on obtient des éléments en binômes (dont le rapport peut être: opposé, en parallèle ou en compagnie). 

千 (mille) - 万 (dix mille)
山 (montagne) - 径 (sentier) [Lieux. Les sentiers sont peut-être dans les montagnes]
鸟 (oiseau) - 人 (homme) [Vies. Nature et homme]
绝 (épuiser, exterminer) - 灭 (exterminer)
孤 (seul, solitaire) - 独 (seul, solitaire)
舟 (bateau) - 钓 (pêche) [pêcher sur le bateau]

Une des caractéristiques de la poésie chinoise au niveau du style: l'aspect "correspondant (parallèle)" entre deux vers, que les 对联 (sentences verticales en parallèle) représentent le mieux (ci-dessous une démonstration). 对对子 (faire des vers en parallèles, ce fut un exercice élémentaire avant de se lancer dans la poésie. 

Et n'oubliez pas de LIRE, voire plusieurs fois, un poème: les sonorités en font pleine partie.



vendredi 29 mai 2015

Une Chinoise en France: 1.4 Tu ou vous

SHU Changying 舒长瑛 

"Une Chinoise en France" - Vision comparative des cultures sino-française (et sino-occidentale)

A publier en épisodes; traduits au fur et à mesure de ce que j'ai écrit en chinois

Et, si ça peut vous aider à voir plus claire ma position, je m'imagine m'adresser à mes compatriotes.... ;-)

Il est défendu d'utiliser le contenu sans mon accord ou sans préciser la source.
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1.4 你还是您  Tu ou vous

Dans l’anglais cette question compliquée n’existe pas car il n’y a qu’un seul « you ». En chinois, on entend la différence entre « ni » (tu) et « nin » (vous) mais cette différence n’est pas très grande. En français ça ne passe pas inaperçu. D’abord, les deux mots ne se ressemblent pas du tout. Encore plus compliqué, en français il y a la conjugaison : tous les verbes doivent s’accorder selon si on dit « tu » ou « vous ». Cela exige un niveau de langue assez élevé.

Je n’écris pas un manuel de français et donc ne traite pas de la conjugaison ; je voudrais juste signaler que c’est quelque chose d’important en français et que l’on ne peut pas l’ignorer. Si tu utilises « tu » à une personne qui n’est pas proche, c’est malpoli ou elle peut penser que tu l’obliges à te prendre pour quelqu’un d’intime. Au contraire, avec une personne proche qui aimerait bien être plus intime avec toi, si tu utilise « vous », peut-être inconscient de ta part, elle va penser que tu ne la vois pas comme un ami / une amie et que tu marques une distance. J’ai vu que certains Chinois, à cause de l’insuffisance de la maîtrise socio-linguistique, font le mauvais chois entre les deux ou bien les mélangent, ce qui cause une perplexité à la personne en face.

中国的“您”VS 法国的“您” Le vouvoiement en Chine VS Le vouvoiement en France

Je trouve que les Français sont assez « compliqués », qu’il faut faire attention à beaucoup de choses dans les manières de parler et de se comporter, dont le choix de « tu / vous » qui est délicat. Pour faire simple, la différence principale dans l’usage de « vous » en Chine et en France est : en Chine, le vouvoiement est uniquement utilisé pour exprimer le respect. C’est pourquoi nous l’utilisons toujours aux personnes âgées, par exemple nos grands-parents. En France, il peut aussi servir à exprimer le respect, mais à mon avis il est plus souvent utilisé pour marquer la distance. Tutoyer ou vouvoyer, cela mesure la relation . Par conséquent, en France le vouvoiement est parfois désagréable car ça prouve que la relation entre les personnes n’est pas très proche. Imaginez que tu es avec cinq ou six personnes, la personne qui parle tutoie les autres mais te vouvoie, ça veut dire que soit tu ne lui plais pas soit elle juge que vous n’aurez jamais une relation plus avancée.

En France, on demande souvent la permission de l’autre pour pouvoir le tutoyer. En Chine on ne dit jamais « je propose que l’on se tutoie » ou « est-ce que je peux vous tutoyer ». En France il y a une série de normes reconnues là-dessus : entre les collègues on peut se tutoyer ; le supérieur et son inférieur se vouvoient ; on tutoie ses parents, ses oncles et tantes mais peut vouvoyer les parents de son conjoint / sa conjointe ; à l’université les professeurs et les étudiants se vouvoient ; entre les inconnus, sauf aux enfants, on vouvoie toujours ; dans le milieu professionnel, lors de la première rencontre, les gens se vouvoient et ils verront l’évolution de la relation pour décider s’ils vont changer ; etc.

En Chine, le vouvoiement exprime le respect et la politesse, utilisé généralement aux aînés et aux supérieurs. Il n’est pas réciproque : les personnes âgées n’ont pas besoin de vouvoyer les jeunes (mais je viens d'entendre dire qu'au nord on vouvoie beaucoup plus. Bon, la Chine c'est la diversité ;-) ) ; les professeurs n’ont pas besoin de dire « vous » aux élèves. En France c’est plutôt réciproque, quel que soit le décalage d’âge, sauf entre les adultes et les enfants. Les enfants peuvent dire « vous » aux personnes âgées alors celles-ci les tutoient. Les enfants tout petits ne disent que « tu » car ils ne saisissent pas encore ces trucs compliqués du monde des adultes. Quant aux jeunes gens mais adultes, les personnes âgées les vouvoient aussi.

老师和学生 Entre profs et élèves

Pendant mon année de master, une enseignante me vouvoyait d’abord. Depuis que j’ai participé à un séminaire dont elle faisait partie de l’équipe d’organisateurs - je pense qu’elle a apprécié ma communication au séminaire et qu’elle voulait me signaler qu’on pourrait se prendre pour collègues -, elle m’a tutoyée une fois et m’a appelée par mon prénom. Moi, en tant qu’une étudiante chinoise, pensais obstinément que la prof restait la prof, en Chine on dit « professeur un jour professeur toujours », les élèves ne changement jamais leur façon d’appeler leur professeur même quand eux-mêmes deviennent vieux. Et puis, pour nous, cela dépend de la différence d’âge aussi et moins du niveau de la relation. Donc, le mot « tu » a fait des tours entre mes dents mais n’est jamais sorti de la bouche, encore moins l’appeler par son prénom. Elle, ignorant ma théorie chinoise, pensait naturellement que sa proposition de rapprochement ne fut pas acceptée et a repris le vouvoiement.

D’ailleurs, si jamais elle n’avait pas aimé ma participation, elle n’aurait pas suggéré le tutoiement. C’est pourquoi j’ai dit tout à l’heure que le tutoiement est le signe d’une relation proche et bonne. Après une discussion avec nouveaux voisins ou collègues, s’ils trouvent que vous vous entendez très bien et te trouvent pas bizarre, pas bête, pas méchant, intéressant, il se peut qu’ils proposent que vous vous tutoyez. Tu peux te féliciter car ça signifie que tu es accepté.

Pendant la première année de mon enseignement à l’université, j’ai hésité si je devais tutoyer ou vouvoyer les étudiants, mais mon habitude chinoise a pris le dessus et j’ai choisi le tutoiement, alors qu’ils me vouvoyaient. Cela me gênait. J’ai posé la question aux collègues et on m’a dit que c’était mieux de les vouvoyer. Une collègue a dit que quand elle enseignait au collège elle vouvoyait les élèves aussi, pour leur faire sentir qu’il devait y avoir une distance et que le prof n’était pas leurs potes. J’en ai parlé dans mon blog français, les personnes qui ont commenté étaient tous pour le vouvoiement. Entrer à l’université, ça représente un changement d’identité : on est désormais un « grand ». C’est pourquoi on doit les vouvoyer pour respecter cette nouvelle identité. Faire un détour au milieu du semestre c’est bizarre, donc j’ai décidé de finir l’année avec « tu » et de changer de stratégie l’année suivante avec nouveaux élèves.

— 个人风格 Style personnel

Certains ont la tendance de dire « tu » (nous avons dit qu’en France c’est en général réciproque : la personne qui dit « tu » invite donc l’autre à faire pareil), pour exprimer une sympathie ; certains n’abandonne pas le « vous », notamment ceux qui préfèrent garder la distance avec beaucoup de gens. Je vais citer un exemple. Les personnes dans le milieu de la recherche sont très souvent attachées à une équipe. Dans une équipe il doit y avoir au moins deux ou trois leaders qui ont du poids, et puis il y a des enseignants-chercheurs, ensuite il y a des étudiants – en master et en doctorat. J’ai connu une équipe dans laquelle il y avait une directrice et un vice-directeur (ils ont changé de place plus tard et il est devenu le directeur). Ils avaient différents styles : l’homme tutoyait les membres de l’équipe ; la femme vouvoyait non seulement les « petits soldats » comme nous, mais aussi les collègues « de la même hauteur ». Ce n’est pas très courant mais c’était son style.


Certaines personnes peuvent faire encore plus compliqué : à la même personne, tantôt elles la tutoient tantôt elles la vouvoient, selon les circonstances et les personnes autour, selon si elles veulent exprimer l’intimité ou la distance. Le directeur de l’équipe de recherche que je viens de mentionner est comme ça : il m’a déjà tutoyée et aussi vouvoyée. Je sais que c’était voulu, mais pas parce qu’il a trop bu et qu’il a perdu la tête. Mais ce n’est pas un cas courant non plus, donc nous pouvons l’ignorer si nous le trouvons trop compliqué. Ce que nous pouvons faire est soit d’être passif et discret (dépendre de l’autre ; voir les circonstances) ou de prendre l’initiative (décider sur quel pieds danser et le proposer à l’autre). ça dépend de la personnalité, par exemple je suis plutôt passive dans la communication avec d’autres, en plus je trouve que cette question devient un peu compliquée en France. Je me contente donc de suivre l’autre et je propose rarement le tutoiement avant l’autre.

vendredi 22 mai 2015

Une Chinoise en France - 1.3 Faire la bise

SHU Changying 舒长瑛 

"Une Chinoise en France" - Vision comparative des cultures sino-française (et sino-occidentale)

A publier en épisodes; traduits au fur et à mesure de ce que j'ai écrit en chinois

Et, si ça peut vous aider à voir plus claire ma position, je m'imagine m'adresser à mes compatriotes.... ;-)

Il est défendu d'utiliser le contenu sans mon accord ou sans préciser la source.
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1.3 吻脸 Faire la bise


Après « bonjour » et « ça va ? », maintenant on va parler de « faire la bise ». Une note pour les Chinois : il ne s’agit pas ici des bisous entre les amoureux, mais les bisous sur les joues, entre les membres de la famille et les amis.

好想碰碰你…… J’ai juste envie de te toucher…

Chez les Occidentaux, que ce soit s’embrasser ou se serrer les mains, ce qu’on veut c’est d’avoir un contact physique. Quand ils voient que les parents chinois et leur enfant, après une très longue séparation, peuvent se retrouver sans se faire un contact physique, ils sont surpris, voire choqués. ça nous arrive d’avoir besoin du contact physique avec les personnes très proches, mais ce n’est pas dans notre habitude et on est un peu timide pour le faire. Les enfants tout petits se comportent par instinct : quand ils voient une personne qu’ils aiment ils ouvrent les bras, se jettent dans vos bras et veulent absolument que vous le prenez dans les bras. Chez les enfants on voit moins la démarcation de la frontière ; la culture laisse des empreintes au fur et à mesure que nous grandissons.

Chaque fois quand je rentre en Chine, ma mère me serre dans les bras, mes sœurs prennent peut-être ma main ou mon bras, mais mon père et mon frère ne le font pas, encore moins mes oncles, tantes et cousines. Il y a quelques années, lors de mon premier retour, ma mère était si contente que par un coup d’élan, elle m’a embrassée. La timidité a été ainsi brisée et donc elle fait ça chaque fois, un peu « à l’occidentale » aux yeux des Chinois. Je tape les épaules de mon père, mes frères et sœurs, parce qu’un petit contact intime est plaisant envers des gens qu'on aime. Puisqu’on n’est pas habitué, on a même besoin de chercher des excuses, sans s’en rendre forcément compte. Par exemple, je masse parfois les épaules à mon père, ma sœur dit « hé hé, je vais te frapper » et puis elle prend ma main et la tapote.

Un peu de contact intime entre les membres de la famille nous est donc agréable, et on ressent un besoin parfois. En France, quand les parents font la bise aux enfants et petits-enfants, ils font des bises « prolongées » et les serrent longuement. Mais tout comme « bonjour » et « ça va ? », la bise fait partie du rituel et on ne peut pas se comporter à sa propre volonté. On ne peut pas faire la bise à quelqu’un quand on est de bonne humeur et ne pas le faire dans le cas contraire ; on ne peut pas faire la bise à quelques personnes et ne pas le faire à d’autres. Sauf avec la famille et les amis proches, la bise n’est plus un acte volontaire (bien-sur, sauf quand un homme le fait à une belle fille ou une femme à un beau garçon), mais un rite obligatoire.

Pareil comme la question de salutation, en Occident il s’agit des rituels plutôt fixes ; en Chine sauf dans un contexte officiel, il y a plus de spontanéité. Par exemple, après une séparation d’un an ou deux ans avec ma famille, quand on se retrouve on ne fait pas de bise, et peut-être les retrouvailles ont lieu sans aucun contact physique. ça paraît très froid aux yeux des Occidentaux. Alors que plus tard, quand on se promène, parle ou mange, on peut être bras dessus bras dessous, on peut se prendre la main, se toucher la tête ou se tapoter les épaules (je l’ai dit tout à l’heure, on a aussi envie de se toucher). Contrairement, si je prends l'exemple de ma belle-famille, je trouve qu'à part les bises (plus rituelles qu'affectives, sauf peut-être de la part de ma belle-mère à ses enfants et petits-enfants), il n'y a plus de contact physique spontané: chacun son espace. En France, à table, si tu vas prendre le bras de l’autre, se pousser, se tapoter, tu envahis l’espace de l’autre et il n’y a que les enfants « pas sages » qui font ce genre de choses (si un enfant fait ça, les parents interviennent tout de suite). En plus, à table chacun mange dans sa propre assiette et chacun sa place à part entière, mieux vaudrait laisser les gens tranquilles (la politesse à table s’applique aussi dans le cadre familial).

批发式吻脸 Bises en vrac

La bise entre deux personnes, c’est simple, mais imaginez quand cinq personnes rencontrent huit, ça devient très chaotique. Des fois on va au restaurant entre amis (et amis des amis), huit ou neuf personnes sont installées et deux autres arrivent ; tout le monde se lève pour leur faire la bise, en disant « bonjour, ça va ? ». A mes yeux c’est fatigant et trop rigide, mais je ne dois pas rester dans mon coin et refuser de participer à la « cérémonie », car c’est très malpoli et antipathique. Au moment de se quitter, il faut se forcer (en ce qui me concerne, j’ai besoin de me forcer) à faire la « bise en vrac » encore une fois. J’ai déjà fait la bêtise de faire semblant d’ignorer quelques personnes qui ne sont pas venues vers moi, mais tout de suite ce fut le remord : je n’aurais pas dû être malpolie pour une petite économie d’énergie.

Quand on est à Rome, on fait comme les Romains. Pour ne pas froidir l’ambiance, pour être sympathique, il faut s’accorder à la situation même si c’est un effort à faire. Là-dessus je suis toujours passive : j’accepte si on me le fait et ne « offre » pas mes joues de mon propre mouvement. Certains peuvent hésiter car ils savent que ce n’est pas la coutume dans certains pays, dont la Chine. Ils peuvent se demander si ça ne se fait pas avec moi et ont peur de m’offenser. Dans ce cas ils attendent voir ce que je fais, ou ils me serrent les mains ou bien demandent explicitement mon avis. Si on demande ma permission je ne refuse pas : il n’y a pas la raison, et puis ce n’est pas si désagréable que ça, sauf s’il s’agit d’une « bise en quantité ».

在我们那儿是三下!Chez nous c’est trois !



A propos, en France, en général on fait deux bises : une à droite une à gauche. Dans certaines régions il faut en faire trois ou quatre et puisque ce n’est pas nationalement courant, la personne l’explique à l’avance : « chez nous c’est trois / quatre fois ». Ci-dessous il y a une image : dans la zone jaune on fait deux bises ; dans la zone rose quatre ; dans la zone verte trois ; dans la zone bleue claire on n’en fait qu’une. Mais ce n’est pas un problème grave. Vous pouvez faire comme une dame à la danse du salon et vous vous faites guider. Si, après deux bises, la personne ne récupère pas son visage, ça veut dire que vous pouvez continuer. Si c’est la première fois dans votre vie d’effectuer cette cérémonie, n’ayez pas peur et sortez vos joues : d’abord une, ensuite l’autre. Inclinez un peu votre visage, légèrement mais pas trop (sinon on doit embrasser vos oreilles ou cheveux). Pour le reste, l’autre personne s’en occupera.

吻谁?A qui ?

A part le nombre de bises, ce qui est plus important c’est de savoir quand il faut le faire et quand il ne faut pas. Nous pouvons avoir l’impression que les Occidentaux le font systématiquement alors que ce n’est pas vrai. Dans le milieu professionnel les gens se serrent les mains souvent, sauf s’ils se connaissent bien et qu’ils se sentent proches. Quand on voit quelqu’un qu’on connaît sans avoir une relation proche, lui serrer les mains est suffisant. D’ailleurs, beaucoup entre nous savent que la bise se fait normalement entre un homme et une femme ou bien entre deux femmes ; entre deux hommes seulement les membres de famille et les amis très proches le font.

到底吻哪儿?Où est-ce qu’on embrasse réellement ?

Pour faire correctement la bise, on sort sa joue et légèrement ses lèvres, sans que ces dernières touchent vraiment le visage de l’autre, mais on fait un petit bruit imitant le contact entre les lèvres et la joue. Ce petit bruit m’est bien technique. Lors de mon premier séjour en France, je logeais dans une famille française. A l’époque je pensais qu’il suffisait que les deux joues se touchent, jusqu’à un jour où un ami de la famille d’accueil a signalé que ma méthode n’était pas bonne. Il a dit au propriétaire de m’entraîner tous les jours et ça a fait rire à tout le monde. Plus tard, je croyais qu’il fallait vraiment coller les lèvres sur la joue de l’autre. Plusieurs personnes ont fait mouiller leurs joues à cause de ça et j’en suis désolée en y repensant. Encore plus tard, j’ai mieux saisi la tactilité. Pourtant, malgré mon geste plutôt correct, je n’arrive pas à faire le petit bruit. Si l’autre personne le fait bien mes bises silencieuses passent inaperçues. Parfois je tombe sur une personne qui fait également des bises silencieuses, là ça devient plus gênant. Mais bon, ce n’est pas très grave, l’essentiel c’est qu’on le fait.





[1] http://bouillondecultures2015.blogspot.fr/2015/03/on-se-fait-la-bise_48.html

jeudi 5 février 2015

"Une Chinoise en France": 1.2 "Bonjour! ça va?"

SHU Changying 舒长瑛 

"Une Chinoise en France" - Vision comparative des cultures sino-française (et sino-occidentale)

A publier en épisodes; traduits au fur et à mesure de ce que j'ai écrit en chinois

Et, si ça peut vous aider à mieux saisir ma position, je m'imagine m'adresser à mes compatriotes.... ;-)

Il est défendu d'utiliser le contenu sans mon accord ou sans préciser la source.
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1. La différence culturelle dans la salutation


1.2 « Bonjour ! Ça va ? »

« Ni hao / Bonjour / Hello / …. », cela paraît la façon universelle de saluer les gens. C’est presque incontestable, mais en réalité tout le monde ne salue pas les gens comme ça. En Chine, il y a le fameux « Avez-vous mangé ? ». Certains étrangers pensent que c’est ça la salutation traditionnelle chinoise. C’est réducteur, donc faussé, de penser ainsi. On demande « avez-vous mangé ? » uniquement autour des heures des repas. Si vous saluez quelqu’un avec cette question à dix heures du matin ou quatre heures de l’après-midi, la personne est surprise. Nous avons beaucoup de salutations particulières à la personne et à la circonstance : Vous vous promenez ? Vous lavez votre voiture ? Vous cherchez votre enfant ? Vous faites des courses ? Vous allez où ? Ah vous avez très bonne mine ! Etc. Si nous transférons ces salutations dans une autre langue dans un autre pays, ça deviendrait incompréhensible.

Dans ma petite (à l’envergure chinoise) ville natale, beaucoup de gens n’ont jamais dit « ni hao » dans leur vie et utilisent des salutations à la chinoise que nous venons de citer. Vous pouvez croire que c’est « trop facile » (de saluer les gens en disant « bonjour » ou l’équivalent en d’autres langues) pour ceux qui ont à communiquer avec des étrangers, alors que ça ne va pas de soi pour tout le monde. Une fois, à l’aéroport Charles de Gaule, un employé s’est fâché contre un vieux couple chinois mais les deux Chinois ne savaient peut-être pas, en tout cas ne savaient pas pourquoi.

Voici ce qui s’est passé. Au guichet, l’employé a dit « bonjour » ; le couple chinois, avec un grand sourire sur le visage, a donné leur passeport sans rien dire. L’employé a redit « bonjour », le couple souriait toujours et s’inclinait légèrement. L’employé n’acceptait pas cela, il a arrêté son affaire et demandé au couple chinois s’il parlait français. Ce dernier a approuvé d’un signe de tête. Le Français dit : vous savez parler français, donc vous savez dire « bonjour », pourquoi vous ne dites pas bonjour ? La réaction du couple chinois : grand sourire, encore et toujours (dans ce sourire, à part la salutation, il y a maintenant de la reconnaissance pour le service et des excuses d’avoir mis l’employé en colère). L’autre a fini par abandonner et laisser passer le couple qui n'a toujours pas dit « bonjour ».

J’étais juste derrière le couple chinois et trouvais l’employé français « inflexible » et « stéréotypé » : tout ce sourire ne vaut-il pas un « bonjour » ?! Mais en Occident, il faut DIRE les formules de politesse pour être poli ; même si votre visage est plein de sincérité et de sourire, si vous ne dites pas les mots-clés, comme « bonjour » ou « merci », vous êtes traité de malpoli. Une culture a ses « codes », la meilleure solution est de s’adapter.

Les Chinois recherchent « l’intention », l’intention de remercier, d’aimer, de s’excuser, etc. L’intention suffit, la parole est parfois superflue. Les formules de politesse donnent le sentiment de distance et nuisent à la sincérité de l’intention.

Une plus grande importance est attribuée à la parole chez les Occidentaux. L’expression des sentiments, y compris les salutations, est en grande partie verbalisée, en tout cas il faut la part verbalisée. Par exemple, pour exprimer la reconnaissance, c’est le « merci », qu’on dit sans cesse, si « abusivement » qu’il n’a parfois plus de sens mais il ne faut pas l’omettre pour autant ; il est devenu un des sons qu’on produit machinalement et instinctivement. Chez les Chinois, la reconnaissance n’est pas toujours exprimée par le mot « xiexie ». Entre les proches, par exemple dans le couple, entre parents et enfants, on ne dit pas chaque fois « xiexie ». La reconnaissance est dans ton sourire, dans ton regard, dans ta main qui tapote les épaules de la personne, et c’est suffisant.

Revenons à la salutation. Moi-même, de la jeune (enfin, tout est relatif) génération, vivant dans une culture étrangère depuis une assez longue période, je peux encore surprendre les gens quand je me laisse emporter par mon instinct chinois. Il y a quelques années, en juillet, dans le jardin de l’ENS de Lyon, j’ai vu mon amie grecque assise à côté d’une étudiante française que je connaissais aussi. C’étaient les vacances et les Français étaient tous partis normalement. Je fus surprise de voir que la Française était encore là, et à cause de la surprise mon instinct l’emportait.

Je suis allée vers elles et ai dit : Comment ça se fait que tu es encore à la fac ?
Elles me regardaient et ne comprenaient pas.
J’ai ajouté, pensant que je n’avais pas été claire : Comment ça se fait que tu es encore à la fac, mais pas rentrée chez toi ?
Elles me regardaient toujours, très perplexes.
Après un instant de silence, l’amie grecque a dit : Mais, tu commences comme ça ?

Commencer quoi ? La salutation. Qu’y a-t-il ? Je n’ai pas commencé par « Bonjour ! Ça va ? », comme tout le monde et comme ce qu’il fallait. Par conséquent, elles ont perdu la réactivité car je sortais de leur « champs de conscience ».

J’ai maintenant l’habitude de prononcer le « bonjour » qui est devenu machinal et instinctif. Mais, après mes dix ans de vie en France, je n’ai toujours pas pris l’habitude d’ajouter toujours « ça va ? ». Je n’ai pas pris l’habitude car je n’ai pas accepté, je n’ai pas accepté car je n’y trouve pas de sens, je ne veux pas dire des choses qui n’ont pas de sens.

Ça nous arrive aussi de demander « ça va bien ? » ou « comment ça va en ce moment ? », quand nous voulons vraiment savoir comment va l’autre personne et nous sommes prêts à écouter ce que l’autre raconterait. Quand nous voyons ou appelons des proches, nous voulons évidemment savoir comment ils se portent, mais nous les interrogeons par des phrases personnalisées et « flexibles ». Comme ça, après la rencontre ou l’appel, nous savons comment va la santé, quel temps il fait, ce que l’autre personne fait de beau, etc. Mais nous n’avons pas forcément besoin de demander « ça va ? », que nous trouvons trop vaste.

Chaque fois, après mon coup de fil avec mes parents ou une amie, mon mari me demande « il/elle va bien ? ». Parfois je ne sais vraiment pas comment répondre à sa question. D’abord, je n’ai pas posé cette question durant toute la conversation. Et puis, ma mère ou mon amie m’a raconté pas mal de choses, concernant divers sujets, dont il y a du positif et du négatif, du Yin et du Yang, mais pas clairement « blanc » ou « noir ». Je dois dire « Il/elle va bien » ou « Il/elle ne va pas bien » (ni l’un ni l’autre n’est juste)? Je lui ai parlé de ma difficulté et il ne le demande plus. En fait, pour lui ce n’est peut-être qu’une habitude, une réflexe.

En France, « ça va ? » est une phrase qu’on ajoute toujours après « bonjour ». Je raconte une autre expérience, entre une amie et moi il y a quelques années :

Elle : Bonjour !
Moi : Bonjour !
Elle : ça va ?
Moi : (comme réponse, je lui ai raconté un peu ma vie)
Elle : Ah bon ! Alors, ça va, ça se passe bien ?
Moi : (j’ai encore trouvé des choses à raconter)
Elle : Ah oui ! Alors, tout va bien ? Ça se passe bien ?
Moi : …. Très bien, merci, et toi ?
Elle : Très bien, merci.

Bon, enfin on a pu terminer le rituel de la salutation. Aujourd’hui, je suis plus habituée à dire « ça va ? », une phrase indispensable mais parfois vidée de sens. Cependant, je ne le dis pas très souvent, tout de même, sauf quand je veux vraiment savoir comment va l’autre. Quand deux personnes se croisent dans le couloir sans même s’arrêter, l’une demande « ça va ? », l’autre peut-elle dire qu’elle ne va pas bien !

Parfois dans le couloir, je croise un collègue. Après le « bonjour » je ne dis plus rien, l’autre personne fait recours à « ça va ? » pour casser le silence, et je dis donc « très bien, merci, et vous ? » Les formules rituelles n’ont pas toujours de sens, mais elles servent à activer l’ambiance et faciliter la communication. Pareil pour « avez-vous mangé ? » chez les Chinois, ce n’est peut-être pas pour inviter les gens à manger, donc n’a pas vraiment de sens non plus. Des phrases comme « vous vous promenez ? » ou « vous faites des courses ? » n’en ont pas plus. J’utilisais ce genre de salutations en Chine, pourquoi maintenant je me bloque pour un petit « ça va ? » ? C’est comme ça le décalage culturel, qui est souvent tenace. Ce n’est que deux mots tout courts, très faciles à dire, mais je mets du temps à l’accepter. Je suis sans doute trop têtue et je tiens trop à chercher le « sens ». Dans la vie il ne faut pas être obstiné pour tout.


Si on creuse, il doit y en avoir, du sens, mais notre sens n’est pas bien compris par les étrangers, et vice versa. A part le sens, il y a aussi les habitudes, héritées de génération en génération, dans lesquelles nous sommes immergés dès notre arrivée au monde. Le sens et l’habitude forment une composante fondamentale d’une culture.

mardi 3 février 2015

Récit des photos: villageoises sous les arbres


 Photos by SHU Changying, été 2013
Village Yaoli 窑里, province Jiangxi 江西

1. regard démographique

Quand on regarde ces photos, on pourrait se demander: où sont les hommes?

Cela reflète un phénomène typique de la campagne chinoise depuis quelques années: le manque de population jeune, notamment masculine. Il reste des personnes âgées, une partie d'enfants (certains sont emmenés en ville par leurs parents, d'autres restent avec leurs grands-parents), et quelques - pas beaucoup - jeunes femmes qui ont choisi de rester pour s'occuper des enfants et de ne pas partir travailler en ville avec leur mari.

Certains villages sont encore plus vidés: beaucoup de maisons fermées à serrure ou même abandonnées; il ne reste que quelques vieux et enfants.

2. mode de vie

Même si l'évolution est énorme, on trouve encore des traces de "mode de vie d'avant" à la campagne. Ces villageoises passent leur temps dehors sous des arbres, un éventail en paille dans les mains. Elles gardent les enfants ou petits-enfants, parlent de tout et de rien, sans aucune consommation d'énergie. 

Certes, il y a des personnes qui préfèrent jouer aux maj-hongs ou regarder la télé dans une pièce climatisée, mais l'espace en plein air est encore bien vivable, même agréable: pas si brûlant comme, en été en Chine, dans les villes où la chaleur est renvoyée de partout - immeubles en béton ou verre, voitures, sol de béton ou de goudron -; peu de bruit, peu de pollution. 

L'ordinateur n'est pas courant encore dans ce village, probablement en raison du manque de jeunes gens. Grâce à ça, les villageois n'ont pas encore pris l'habitude des citadins: préférer passer leur temps libre devant l'ordinateur. L'ordinateur a une telle attirance magique que, dès qu'il y en a, les gens sont absorbés, y compris les enfants qui savent à peine marcher et parler. 

3. curiosité et spontanéité

Sur la première photo, au premier plan, nous voyons deux jeunes femmes au dos. Une des deux était connue par la plupart d'habitantes, l'autre - inconnue - était une amie de la première. Le passage de ces deux femmes était accueilli par la "communauté" avec un grand sourire, surtout intéressée par celle qu'elles ne connaissaient pas. Des questions furent posées: c'est qui? tu habites où? tu fais quoi? tu as des enfants? Ah tiens, tu fais jeune!.... 

vendredi 30 janvier 2015

"Une Chinoise en France": 1.1 Faire attention aux gens

SHU Changying 舒长瑛 

"Une Chinoise en France" - Vision comparative des cultures sino-française (et sino-occidentale)

A publier en épisodes; traduits au fur et à mesure de ce que j'ai écrit en chinois

Et, si ça peut vous aider à mieux saisir ma position, je m'imagine m'adresser à mes compatriotes.... ;-)

Il est défendu d'utiliser le contenu sans mon accord ou sans préciser la source.
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1. La différence culturelle dans la salutation
1.1 Faire attention aux gens

La salutation commence par faire attention à l’autre, à chaque personne présente. C’est un point fondamental pour moi, mais ignoré par beaucoup de Chinois.

En Chine, on est habitué à ignorer les inconnus. Quand on entre dans un ascenseur on ne regarde pas les personnes dedans ; au magasin on va directement vers les choses qui nous intéressent sans regarder le vendeur ; quand on passe à la caisse au supermarché, on regarde justement combien il faut payer, et puis payer et partir, sans savoir à quoi ressemble le caissier. Tout le monde fait comme ça et tu es traité de « bizarre » ou « « encroûté » si tu ne fais pas pareil.

Il y a quelques années, lors de mon premier retour en Chine, en entrant dans un ascenseur j’ai lancé un sourire global (envers tout le public). Il y avait un couple, dont la femme a regardé alternativement son mari et moi avec méfiance, doutant que je le connaissais, et puis m’a jeté un œil blanc (pour elle je draguais…). J’ai vite compris la gravité des choses et, dès lors, faisais une tête froide chaque fois quand j’entrais dans un ascenseur. Sans ce léger sourire comme salutation, j’ai toujours la sensation que tout le monde se haït, que chaque personne se fait détester.

Ça ne concerne pas uniquement l’ascenseur, bien-sûr. Il y a cette froideur entre les inconnus, généralement. On est parfois traité ainsi quand on a besoin d’un service. Une fois, au point de vente de billets de train de l’aéroport Pudong à Shanghai, la personne dit brusquement « aller où ? », sans sortir sa tête de derrière l’ordinateur. J’ai mis un instant à réaliser qu’elle commença à me servir.

Pas de salutation (aux inconnus), pas de phrase inutile, cela crée une efficacité, certes. Ça économise cinq ou dix secondes et ne fatigue pas les gens pour rien. Dans un des quartiers asiatiques – Belleville, j’ai l’impression que certains vendeurs ou serveurs ont l’air énervés par des clients français qui disent trop de « merci » et « s’il vous plaît ».

J’ai un ami français qui est un professeur retraité en urbanisme. Chaque année il va donner quelques semaines de cours en Chine et il y participe aussi à certains projets d’urbanisation. Je trouve que c’est « fatigant » de faire la bise ou de serrer les mains à chaque personne présente, alors que lui, il trouve qu’en Chine les gens paraissent parfois s’ignorer, comme si les autres n’existent pas. Un exemple, on se trouve dans une salle pour une réunion. Une personne entre et peut aller directement s’asseoir à une place sans voir d’autres. Ensuite, il peut garder la tête baissée sur son téléphone ou sur son journal, ou bien il parle aux personnes à côté, ou bien il jette un coup d’œil à la salle pour savoir qu’il y a. Je lui dis que seulement quelqu’un d’ « important » salue tout le monde et que si quelqu’un d’ « ordinaire » fait pareil, les autres le trouveraient bizarre, en se disant « tu te prends pour qui ». J’en déduirais : en Chine, l’identité d’une personne n’est pas son existence, mais son titre et son rôle.

En France, selon mon observation, si les visiteurs et touristes n’ont pas cette conscience d’attribuer l’attention à l’autre, ils paraissent très impolis. Une fois, j’ai fait un petit boulot : accompagner quelques patrons chinois en France pour une foire de textile. Ils ont participé à la foire et ont aussi fait du grand shopping à la galerie Lafayette. Ce jour-là j’ai entièrement ressenti chez eux la désinvolture causée par le manque d’attention attribué aux gens, et sincèrement j’avais honte pour eux. Cette honte n’était pas partagée par eux-mêmes, car ils ne regardaient rien d’autres que les marchandises.

Dans le hall de la foire, si on faisait un peu d’attention, on voyait très vite qu’en se rapprochant d’un stand, la première chose était de regarder le personnel, le saluer et demander si on pouvait regarder. Si la personne était libre elle nous recevrait ; sinon on nous demanderait de patienter un peu. Pour regarder les échantillons (de tissu), c’était le personnel qui nous en apporterait. Mais, les personnes que j’accompagnais ne voulaient absolument faire comme ça. La première possibilité, ils ne s’en rendaient pas compte, n’avaient pas la conscience ; la deuxième possibilité, ils ne pouvaient pas attendre, voulaient aller très vite, ne pouvaient pas gaspiller une seule seconde. Peut-être leur logique est ainsi : à quoi bon de paraître poli ? Ça ne m’apporte rien !

Alors, chaque fois je m’occupais de saluer le personnel par le regard et par le « bonjour », pour donner bel et bien l’impression qu’on n’était pas de purs barbares, mais pendant ce temps les personnes que j’accompagnais allaient directement vers les objets exposés, fouillaient les échantillons. Des fois j’étais en train de demander au personnel si on pouvait regarder, mes patrons l’avaient déjà fait et allaient repartir sans moi. Je devais abandonner tout de suite le personnel pour les suivre. Quelle efficacité !

Pareil à la galerie Lafayette. Les patrons avaient dans leur poche plein de gros billets d’euro. Les clients sont les dieux, surtout des clients qui ne manquent pas d’argent. Mes dieux, comme d’habitude, ignoraient le regard et la salutation des vendeurs et vendeuses, allaient directement toucher les marchandises et, si intéressés, sortaient un « How much ? ». La galerie Lafayette était remplie de monde, devenue une foire des touristes étrangers, dont une grande quantité de touristes chinois. Dans le flot humain mes dieux ne se faisaient pas remarquer, alors qu’au magasin Printemps qui était bien plus calme, il y avait des vendeurs et vendeuses libres qui avaient le temps d’ « admirer » mes patrons. Je n’ai pas senti la gloire d’être à côté des compatriotes de richesse, mais bien au contraire. J’ai même décidé de ne plus refaire ce genre de petit boulot. Cette expérience est gardée dans ma tête comme un exemple très négatif concernant un genre de compatriotes.

Chaque année j’évoque la question de politesse avec des étudiants. Je leur demande s’ils trouvent les Chinois polis et quelle est la différence culturelle de la politesse entre les Chinois et les Français. Parmi eux, certains disent que les Chinois sont plus polis que les Français, d’autres disent le contraire. Il y a différentes angles de voir les choses. Il y a un point approuvé par eux tous et moi : les Chinois peuvent être très polis et aussi ne pas l’être ; une même personne peut être très polie et ne pas l’être. On est peut-être poli envers les gens qu’on connaît, mais malpoli envers des gens qu’on ne connaît pas ou bien des gens « sans importance ». Je pense que les Chinois ont un aspect pragmatique, y compris pour la politesse. Ainsi, la politesse devient un outil et un accessoire de théâtre, à utiliser quand on a « besoin ». Devant des inconnus et des gens « sans importance », on n’a pas « besoin » de l’utiliser.

Pour conclure tout ce que je viens de dire : à l’étranger, si vous espérez vous comporter poliment, commencez par faire attention à l’autre. C’est un point simple et pas simple ; l’important est d’avoir cette conscience. Ce n’est pas simple car cela touche la question de valeur : à chaque être humain, qu’il ait ou non le pouvoir ou la richesse, il faut attribuer la valeur et le respect.

Par extension, nous pouvons aussi nous demander qui est plus « chaleureux », les Chinois ou les Français : certains disent les premiers, d’autres disent les derniers. A mon avis c’est « chacun sa raison » (公说公有理,婆说婆有理 Papy dit que c’est lui qui a raison, mamy dit que c’est elle qui a raison) et ce n’est qu’une différence de vision. On a dit plus haut qu’en Chine les inconnus ont la tendance de s’ignorer. Si on n’est pas habitué à ça, on peut dire que c’est une grande indifférence entre les gens (quand on est habitué, ce n’est plus gênant peut-être). En Occident, il y a en général un minimum d’attention et de salutation entre les gens. De ce point de vue, on dirait que les Chinois sont « froids » et que les Occidentaux sont « chaleureux ».

Alors que les Chinois ont leur façon d’être « chaleureux » et qu’en Occident il y a une certaine indifférence issue de l’individualisme. Mais bon, l’individualisme est la tendance universelle, il semble. Comparons les Chinois d’aujourd’hui et il y a des décennies, ou les Chinois de ville et ceux de campagne, on remarquerait que les Chinois de nos jours sont bien individualistes.

En France, les inconnus peuvent facilement se dire « bonjour », mais ça ne signifie pas qu’il y a facilement une communication entre deux personnes. Après avoir dit « bonjour » ou, si on se connaît, après avoir dit « bonjour » et « ça va ? », que fait-on ? Et puis on peut parler du temps. Ensuite viennent des obstacles, car si on continue on risque de toucher des sujets personnels de chacun. Entre les Chinois, soit ils ne se parlent pas, soit ils se mettent à parler et, après quelques minutes de conversation, ils savent où l’autre travaille, quel est son métier, s’il est marié, s’il a des enfants, dans quel genre d’appartement il habite, etc. Notamment dans des « petits endroits 小地方» (c’est-à-dire, des petites villes ou la campagne), les premières questions peuvent être : Tu gagnes combien par mois ? Tu es marié j’espère ? Comment ça se fait que tu n’es toujours pas marié ? Il faut penser à faire un enfant hein ? Lors de mon chaque retour, presque tous les jours on me demande mon salaire. Puisque je vis à l’étranger, on s’intéresse beaucoup à mon salaire. Mais le mien est vraiment sobre – j’ai beau être à l’étranger - et je perdrais la face si je le dis, donc chaque fois j’essaie de tergiverser pour ne pas l’avouer.

En France, bien-sûr il ne faut pas poser ce genre de questions, même entre les membres de famille. Maintenant je n’ose même plus demander « où habitent vos parents / où est votre famille », car plusieurs fois la personne en face, après une hésitation, était obligée de me confier que ses parents avaient divorcé (il semble que le taux de divorce atteint 50%, au moins à Paris ?), l’un habite à l’est et l’autre à l’ouest. Je n’étais pas assez proche pour qu’elle me raconte ça, une « simple » question sur son origine lui avait imposé cette explication. En Chine, « Où est ton pays natal / tu viens d’où » est souvent l’ouverture de la conversation. Dans les trains, quand on veut papoter avec les voisins on demande souvent « Tu vas où » ou « Tu es d’où ». Si vous faites pareil en France vous allez surprendre les gens et on se demanderait ce que vous voulez. En France, les wagons de train sont bien calmes (si on connaît l’ambiance des wagons en Chine, on voit la différence. Mais bon, avec les nouvelles générations qui ne quittent plus leur petit écran des yeux, ça change un peu. ) et peu de gens abordent des inconnus.

Ne pas aborder des questions « privées », le mauvais côté est que vous pouvez sentir un blocage de communication et une distance entre les gens ; le bon côté est que vous n’êtes pas interrogés sur le salaire, que les proches ne peuvent pas vous harceler pour demander quand vous allez vous trouver un petit-ami, quand vous allez vous marier et quand vous allez avoir un enfant. C’est pourquoi on dit que tout a un bon côté et un mauvais côté, que rien n’est parfait.

Comme pour tout autre sujet interculturel, la meilleure conclusion de la comparaison sur « chaleureux / indifférent » doit être : c’est différent ! Être chaleureux dans quelles circonstances ? Comment être chaleureux ? Tout ça est différent.